Ces dernières années, la démocratie en Afrique de l’Ouest a subi de graves reculs. Les pays de la région sahélienne — le Niger, le Mali et le Burkina Faso — ainsi que la Guinée et la Guinée-Bissau ont connu des coups d’État militaires où la liberté d’expression a été bafouée et la liberté de la presse piétinée. Ces violations ont été suffisamment graves pour contraindre des journalistes et des acteurs de la société civile à fuir leur pays pour assurer leur sécurité. Les régimes militaires ne sont cependant pas les seuls responsables de ces exils. Dans toute la région, des journalistes ont également été contraints de quitter leur pays après avoir publié des enquêtes que des acteurs politiques ou économiques puissants cherchaient à étouffer.
Face à cette réalité, la Fondation Médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA) a organisé un webinaire intitulé « Voix de l’exil » le 27 février 2026, dans le cadre de son projet Mobilisation des acteurs concernés pour le renforcement de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques en Afrique de l’Ouest, financé par le National Endowment for Democracy (NED). Cette discussion en ligne a réuni des journalistes en exil, des professionnels des médias, des acteurs de la société civile et des experts juridiques afin de partager leurs expériences et d’examiner les réponses à apporter à la crise sécuritaire croissante que traversent les journalistes de la région.
Les échanges ont porté sur l’état de la liberté d’expression en Afrique de l’Ouest et sur le vécu des journalistes contraints à l’exil, alors que les conditions sécuritaires continuent de se dégrader dans certaines parties du Sahel. Les participants ont également réfléchi à ce que tout cela signifie concrètement pour la liberté de la presse, le journalisme indépendant et la gouvernance démocratique.
Vivre en exil
En ouvrant le débat, le Dr Kojo Impraim, Directeur du programme Médias pour la démocratie et la bonne gouvernance de la MFWA, a décrit ce webinaire comme une plateforme importante de visant à relever les défis démocratiques actuels, à renforcer la liberté d’expression et à promouvoir une gouvernance au service des citoyens, dans laquelle toutes les voix sont entendues et respectées. Il a exprimé l’espoir que les discussions permettent de « clarifier ces enjeux pour nos dirigeants » et qu’elles servent de catalyseur à un engagement durable en faveur de la liberté d’expression.
Jonathan (nom d’emprunt) est un journaliste d’investigation contraint à l’exil en 2023. Pourtant, les pressions qui l’ont poussé à partir s’accumulaient bien avant cette date. Des années d’enquêtes sur la corruption lui avaient valu l’hostilité de personnalités influentes qui, pour reprendre ses mots, « ne voulaient pas que nous publiions ».
Avant son départ, il a été la cible de plusieurs tentatives d’arrestation et de menaces persistantes visant aussi bien sa personne que sa famille, ne lui laissant finalement d’autre choix que de chercher refuge ailleurs.
Jonathan a relaté une période durant laquelle il s’est retrouvé sans pièces d’identité valides : son passeport était périmé et sa carte d’identité nationale n’était pas reconnue à l’étranger. Il lui était impossible d’effectuer des transactions courantes ou de percevoir une rémunération pour les piges journalistiques qu’il réalisait. « On finit par bricoler une vie qu’on n’avait jamais planifiée », a-t-il dit sobrement.
Pour Rahman, son confrère en exil (également un pseudonyme), « l’exil pour un journaliste n’est pas un choix. C’est une mesure de survie. »
Depuis la prise de pouvoir par les militaires dans son pays, Rahman a décrit le démantèlement délibéré et systématique du paysage médiatique national. Des organes de presse influents ont été fermés progressivement, et les journalistes d’investigation muselés ou contraints à fuir. L’appareil judiciaire, a-t-il déploré, loin d’offrir une protection, a été instrumentalisé contre la presse et utilisé pour intimider, poursuivre et emprisonner des journalistes.
Pour les journalistes qui ont dû quitter leur pays, l’exil ne leur a pas apporté une sécurité totale. Les familles des journalistes en exil, restées au pays sont devenues des cibles, souvent soumises au harcèlement, à la détention, et dans certains cas, à des enlèvements. Dans un cas particulièrement alarmant, le père d’un journaliste guinéen en exil est détenu depuis septembre 2025.
« L’exil ne signifie pas la fin des pressions », a lâché Rahman. Il vit désormais dans un pays sans statut légal, sans protection institutionnelle, sans revenus ni vie structurée. Il affirme ne tenir que grâce à ce qu’il appelle une « discipline extraordinaire », tout en assumant seul la charge de responsabilités envers les membres de sa famille restés au pays.
Les organisations habilitées à venir en aide aux journalistes dans sa situation sont, a-t-il insisté, débordées par le volume des demandes et contraintes par des financements insuffisants, laissant de nombreuses personnes attendre des mois avant d’obtenir la moindre réponse.
« J’ai des frissons quand je repense à tout ce que nous avons traversé », a-t-il soufflé.
Les voies de recours juridiques pour les journalistes en exil
Au-delà des témoignages, les discussions ont permis d’aborder les options de défense juridique accessibles aux journalistes et aux défenseurs des droits. Zakaria Tanko Musah, avocat et membre du Réseau d’avocats pour la défense des médias et des activistes en Afrique de l’Ouest (WANAMDEL) de la MFWA, a partagé plusieurs conseils avec les participants. Il a pointé un problème critique souvent ignoré : la méconnaissance, chez les journalistes en exil, des protections juridiques auxquelles ils peuvent prétendre.
Tanko Musah a appelé à mettre en place un soutien mieux structuré pour guider les journalistes dans les démarches pour obtenir un statut légal lorsqu’ils sont contraints à l’exil. Il a rappelé aux participants la règle d’or en la matière : solliciter le statut de réfugié garanti par la Convention de Genève de 1951, et il a également déconseillé aux journalistes d’utiliser leurs documents d’identité nationaux, car cela peut compromettre leur demande de statut de réfugié. Ce statut offre des garanties juridiques, une reconnaissance formelle et une base à partir de laquelle les journalistes en exil peuvent commencer à reconstruire leur vie et leur activité professionnelle.
Il a également souligné le rôle sous-exploité des institutions régionales telles que la CEDEAO face à cette crise. La Cour de justice de la CEDEAO, selon lui, demeure une voie de recours viable mais largement inexploitée, où les journalistes en exil peuvent obtenir réparation et protection. Des organisations de défense de la liberté de la presse comme la MFWA sont également bien placées pour accompagner les journalistes dans ces démarches.
Pour les journalistes issus des pays sahéliens ayant quitté la CEDEAO — le Mali, le Burkina Faso et le Niger — l’avocat a indiqué que la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, dont le siège se trouve à Arusha, en Tanzanie, constitue une instance alternative. Il a exhorté les défenseurs des droits humains et les organisations médiatiques à s’engager plus activement auprès de cette juridiction, afin qu’elle ne se limite pas aux dimensions politiques de haut niveau de la crise régionale, mais s’attarde aussi sur les effets collatéraux de cette instabilité — notamment le ciblage des journalistes et les atteintes à la liberté de la presse.
« Nous devons nous engager davantage avec eux », a-t-il déclaré, « afin qu’ils ne regardent pas seulement le tableau d’ensemble de l’instabilité politique, mais s’intéressent aussi aux actions indirectes qui affectent ce tableau. »
« Une lueur d’espoir »
Malgré ce contexte éprouvant, Rahman a exprimé sa sincère gratitude envers la MFWA et les autres organisations apportant leur soutien aux journalistes en exil. Il a décrit cette aide comme « une lueur d’espoir » — une intervention modeste mais vitale qui permet d’envisager l’avenir au-delà de la survie immédiate.
Les deux journalistes ont également évoqué les séquelles psychologiques de l’exil sur leur santé mentale, ainsi que le réconfort trouvé dans le sentiment d’appartenir à une communauté et dans le soutien des organisations d’aide.
Ils ont néanmoins été lucides quant à l’ampleur du défi. Ils ont soutenu que le fossé entre les besoins et les ressources disponibles demeure profond, et que l’exil cesse progressivement d’être une mesure d’urgence pour devenir une réalité structurelle du journalisme ouest-africain.
« L’exil ne doit pas être institutionnalisé », a averti Rahman. « Il ne doit pas devenir la nouvelle norme en Afrique de l’Ouest. »
