De juin 2021 à novembre 2023, la Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA), avec l’appui de l’Union européenne (UE), a mis en œuvre le projet « Promouvoir la liberté des médias et l’accès à une information de qualité en Guinée-Bissau ». Cette initiative visait à renforcer la liberté de la presse, à améliorer l’accès à une information fiable et à favoriser un environnement plus propice au journalisme indépendant et à la participation citoyenne en Guinée-Bissau.
Pourquoi la Guinée-Bissau ?
La Guinée-Bissau occupe une place particulière dans le paysage de la liberté de la presse en Afrique de l’Ouest. Contrairement à des pays comme le Burkina Faso, le Niger et le Mali, où les régimes militaires et les insurrections ont considérablement restreint le journalisme indépendant et l’expression civique, la Guinée-Bissau n’a pas connu les mêmes niveaux de répression. Elle reste néanmoins à la traîne par rapport à des pays où l’environnement médiatique est plus ouvert, comme le Cap-Vert, le Ghana et le Sénégal.
Cette situation se reflète dans les résultats du pays au classement mondial annuel de la liberté de la presse de 2021 à 2023. En 2021 et 2022, la Guinée-Bissau est restée stagnante à la 72e place sur 180 pays, avant de gagner deux places pour se hisser à la 70e place en 2023.
Une évaluation de référence menée par la MFWA a mis en évidence des défis considérables. Les principales organisations représentatives des médias et les acteurs nationaux du secteur (notamment le SINJOTECS, le RENARC, l’AMPROCS et l’Ordem dos Jornalistas — OJGB) ne disposaient pas des capacités institutionnelles requises pour surveiller et documenter les violations des droits relatifs aux médias et à la liberté d’expression. Les institutions étatiques (notamment la police, l’armée, les organes de régulation, la justice et la Commission des droits de l’homme) avaient une connaissance limitée des normes internationales relatives aux droits humains et de leur rôle normatif dans la protection des médias et de la liberté d’expression. Les journalistes manquaient également des compétences nécessaires pour produire un journalisme éthique, rigoureux, fondé sur les faits et axé sur la reddition de comptes. En outre, les associations de médias disposaient de réseaux régionaux et internationaux limités, d’une faible présence en ligne et de mécanismes insuffisants pour mobiliser des soutiens extérieurs.
Ces défis ont fait de la Guinée-Bissau un pays d’intervention particulièrement pertinent pour la MFWA, qui a obtenu le soutien financier de l’Union européenne afin de mettre en œuvre ce projet visant à promouvoir et à renforcer la liberté de la presse dans le pays.
Notre intervention sur le terrain

Photo de famille des parties prenantes lors du lancement du nouveau guide de référence national pour la sécurité des journalistes en Guinée-Bissau
Partant du constat que les restrictions des libertés civiques et les insuffisances des pratiques journalistiques se renforçaient mutuellement, la MFWA a adopté une approche multipartite associant à la fois les professionnels des médias et les acteurs étatiques. En collaboration étroite avec les acteurs des médias, les institutions gouvernementales, les services de sécurité, les organes de régulation, la justice, les commissions parlementaires et le Conseil national des médias, le projet a favorisé le dialogue, la collaboration et une appropriation partagée des réformes.
Parmi les principales réalisations du projet figure le lancement du guide de référence national pour la sécurité des journalistes, présenté le 3 mai 2024 à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Ce document constitue le premier guide de référence adopté à l’échelle nationale visant à protéger les journalistes et à promouvoir un environnement de travail plus sûr pour les médias en Guinée-Bissau.
Le projet a également renforcé les capacités des professionnels des médias membres des principales associations nationales (notamment le SINJOTECS, le RENARC, l’AMPROCS et l’Ordem dos Jornalistas (OJGB)) afin de leur permettre de veiller au respect de la déontologie journalistique, de documenter les violations de la liberté de la presse et de la liberté d’expression, ainsi que de mener des actions de plaidoyer en faveur de la reddition de comptes et des réformes.

Formation de 50 acteurs des médias à l’utilisation de l’outil de suivi de la liberté d’expression
Afin de lutter contre la désinformation et de renforcer l’accès à une information fiable, le projet a formé 60 journalistes et responsables issus de 10 grands médias ainsi que 35 influenceurs des réseaux sociaux, à la vérification des faits et à l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Afin d’élargir la portée de cette initiative, les supports pédagogiques ont été produits en portugais, en créole, en balante et en peul, permettant à un large éventail de communautés d’accéder à des informations fiables dans des langues qu’elles comprennent.

Support d’éducation aux médias et à l’information rédigé en créole et en portugais
Le projet a également donné lieu à la publication de plusieurs rapports sur les violations de la liberté de la presse et de la liberté d’expression, qui ont alimenté les discussions sur les politiques publiques entre les parties prenantes.
Afin de renforcer la solidarité et la collaboration internationales, la MFWA a facilité l’adhésion du SINJOTECS à trois organisations internationales de développement des médias : le Réseau de solidarité pour la démocratie en Afrique de l’Ouest (WADEMOS), le Forum mondial pour le développement des médias (GFMD) et le Centre africain pour la liberté d’information (AFIC). Le projet a par ailleurs appuyé la création ou l’amélioration des sites internet des médias clés, renforçant leur visibilité ainsi que leur capacité à documenter leurs activités et à collaborer avec des partenaires régionaux et internationaux.
En signe de solidarité et de soutien à un journalisme indépendant et axé sur la reddition de comptes, la MFWA et la Délégation de l’UE en Guinée-Bissau ont fait don d’ordinateurs portables et d’enregistreurs numériques à Radio Capital FM. Cette station avait été la cible d’attaques répétées et avait dû faire face à des mesures réglementaires qui avaient entraîné sa fermeture pendant un an, privant ainsi le public d’un accès à une information de qualité.
Dans le cadre du projet, un plaidoyer a également été mené en faveur de la protection de l’espace civique, exhortant les autorités à reconsidérer l’interdiction des manifestations et des rassemblements et à respecter les garanties constitutionnelles en matière de liberté de réunion et d’expression. Ce plaidoyer a mis l’accent sur le fait que l’interdiction des manifestations enfreignait l’article 54 (alinéas 1 et 2) de la Constitution de la Guinée-Bissau.
Pourquoi cette action compte
La liberté de la presse est un pilier essentiel de la gouvernance démocratique. Le projet a donc contribué à renforcer les institutions, à améliorer la qualité du journalisme et à instaurer un dialogue constructif entre les médias et les autorités publiques. Ces avancées ont favorisé l’émergence d’un espace public plus ouvert, plus responsable et plus inclusif en Guinée-Bissau.
Il convient de souligner que le projet a permis de répondre à un déficit structurel d’appui au développement des médias en Afrique de l’Ouest lusophone, tout en exposant les parties prenantes locales aux normes, opportunités et réseaux internationaux susceptibles d’assurer la pérennité des progrès accomplis sur le long terme.
La contribution la plus durable de ce projet réside sans doute dans la création de canaux constructifs de dialogue et de collaboration entre les médias et les autorités étatiques, des relations essentielles pour instaurer la confiance, réduire les tensions et faire progresser les normes démocratiques.
Notre impact

L’impact du projet a été à la fois concret et immédiat.
L’un des résultats les plus marquants a été la remise en service de 77 des 79 stations de radio qui avaient été fermées pour non-paiement des redevances d’utilisation de fréquences. À l’issue d’échanges entre la MFWA, les acteurs des médias locaux et les autorités gouvernementales, un mécanisme de remboursement échelonné des arriérés a été approuvé. Cette décision a permis aux stations concernées de reprendre leurs activités et de continuer à servir leurs communautés.
Plus de 130 agents de l’État ont été formés aux droits humains, à la liberté d’expression et à la liberté de la presse. Les associations de médias ont, quant à elles, bénéficié d’un renforcement de leurs capacités en matière de documentation des violations et de plaidoyer pour les réformes. Un manuel de formation adapté sur les médias et les droits relatifs à la liberté d’expression a également été élaboré afin d’appuyer les initiatives de renforcement des capacités.
Photo de famille des agents de l’État ayant participé à la formation sur la liberté d’expression et les droits humains
L’adhésion du SINJOTECS à trois organisations internationales de développement des médias, facilitée par la MFWA dans le cadre du projet, a permis aux journalistes de la Guinée-Bissau d’intégrer des réseaux internationaux de solidarité et de coopération, ouvrant la voie à de nouvelles opportunités de collaboration.
Le guide de référence national pour la sécurité des journalistes sert désormais de document de référence national en matière de sécurité des journalistes, offrant aux professionnels des médias un cadre commun de bonnes pratiques pour exercer leur métier dans des conditions plus sûres.
Les enseignements tirés
Les résultats du projet démontrent que les réformes durables sont plus efficaces lorsqu’elles sont portées localement. Bien que le projet se soit appuyé sur des normes internationales, les solutions ont été élaborées en collaboration avec les médias, les institutions publiques et les autres parties prenantes nationales concernées. Cette approche inclusive a permis de susciter un véritable sentiment d’appropriation locale quant aux réformes proposées, de renforcer l’engagement des parties prenantes dans leur mise en œuvre et d’accroître les perspectives de durabilité des résultats au-delà de la période de mise en œuvre du projet.
Ce projet a également mis en évidence l’importance d’une participation inclusive et multipartite. En favorisant une collaboration étroite entre les associations et acteurs des médias, les institutions publiques et la société civile, le projet a contribué à éliminer les obstacles, à renforcer la confiance mutuelle entre ces parties prenantes et à élaborer des solutions concrètes reflétant les réalités locales.
Enfin, le projet a souligné l’importance de cadres institutionnels solides. Un journalisme efficace ne repose pas uniquement sur les capacités individuelles, mais aussi sur des systèmes, des politiques et des garanties permettant aux professionnels des médias d’exercer leur métier librement, en toute sécurité et de manière responsable.
Les prochaines étapes
Les résultats encourageants de la première phase ont conduit l’Union européenne à prolonger son appui par le biais d’une deuxième phase de l’initiative. La MFWA coordonne désormais un consortium réunissant Reporters sans frontières (RSF) et la Fondation Hirondelle (FH), chargé de poursuivre les réformes entreprises et de répondre aux défis qui subsistent en matière de liberté des médias, de sécurité des journalistes, de régulation du secteur, de renforcement des capacités et d’éducation aux médias et à l’information. L’objectif est de consolider les acquis du projet et de poursuivre les efforts en faveur d’un secteur médiatique plus fort, plus indépendant et plus professionnel.

