Déterminé à manipuler la Constitution pour briguer un troisième mandat, le président Alpha Condé avait adopté une série de mesures répressives à l’encontre des médias. Parmi ces mesures figurait notamment la refonte du cadre juridique de la Haute Autorité de la Communication (HAC), destinée à garantir le contrôle de l’exécutif sur l’organe de régulation des médias. Cette réforme a été opérée au moyen de la loi 003/CNT/2020, adoptée le 3 juillet 2020, qui a remplacé la loi 2010/03/CNT de juin 2010 régissant la composition et les attributions de la HAC.
La nouvelle loi a fait passer de un à trois le nombre de membres du conseil d’administration de l’Autorité nommés par le chef de l’État. Le président Condé a également nommé par décret Boubabacar Yacine Diallo à la tête de la Haute Autorité de la Communication (HAC), en application de la loi 003/CNT/2020. Auparavant, le président de l’organe de régulation était désigné par ses pairs parmi les commissaires.
Étant donné que le président de la HAC nomme à son tour les responsables des cinq commissions spécialisées de l’Autorité, il était à craindre que ce dispositif ne donne à l’exécutif un contrôle trop important sur les médias
Dans ce contexte particulièrement sombre, certains acteurs ont décidé de placer leurs espoirs dans le remarquable parcours professionnel de Boubacar Yacine Diallo. En tant qu’ancien journaliste et propriétaire de média, le nouveau président de la HAC était censé mettre en œuvre, à la tête de l’Autorité, une régulation favorable aux médias. De plus, M. Diallo n’avait aucune affiliation politique connue, contrairement à sa prédécesseure, Martine Condé, qui était affiliée au parti au pouvoir, le RPG Arc-en-ciel.
« Il ne pouvait y avoir de candidat plus qualifié. Yacine Diallo est un vrai professionnel. J’espère seulement qu’il sera le point de repère de la nouvelle HAC dont la composition a suscité beaucoup d’inquiétudes », avait déclaré Aboubacar Algassimou Diallo, journaliste à Lynx FM, dans un entretien accordé à la MFWA à la suite de l’annonce de la nomination du nouveau président de la HAC.
Malheureusement, ces attentes ont été déçues. La HAC, créée pour réglementer les médias, garantir le pluralisme et promouvoir la liberté de la presse, a fini par devenir une arme redoutable entre les mains de la junte qui a pris le pouvoir le 5 septembre 2021.
Les récentes mesures prises par la HAC mettent en évidence une tendance inquiétante à la répression. Le 17 avril 2024, la HAC a suspendu le site d’information privé L’inquisiteur.net et interdit à son directeur général, Mamoudou Babila Keita, d’exercer la profession de journaliste pendant six mois. Cette suspension faisait suite à une plainte de l’ancien ministre de la Justice et des Droits de l’homme, Alphonse Charles Wright, concernant une enquête publiée le 27 mars sur des allégations de corruption. La HAC a affirmé que M. Keita n’avait pas été en mesure de fournir suffisamment de preuves pour étayer ses accusations. Bien que M. Keita ait invité la HAC à vérifier les éléments de preuve détaillés dans son reportage, la suspension a été prononcée et M. Keita fait désormais l’objet de poursuites judiciaires pour diffamation.
De même, le 25 mars 2024, Habib Marouane Camara, commentateur à Djoma TV, a été suspendu pour trois mois pour des propos présumés diffamatoires, à la suite d’une plainte déposée par le ministre des Transports et porte-parole du gouvernement, Ousmane Gaoual Diallo. La HAC a estimé que les propos de M. Camara portaient atteinte à la réputation de M. Diallo, ce qui a conduit à sa suspension sans lui avoir offert une possibilité équitable de se défendre.
Plus tôt, le 17 janvier 2024, la HAC avait suspendu pour neuf mois le site d’information privé Dépêche Guinée et interdit à son rédacteur en chef, Abdoul Latif Diallo, de produire des contenus journalistiques ou d’offrir ses services à une entreprise de presse pendant six mois. Cette décision faisait suite à une plainte déposée par le gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée, Karamo Kaba. La HAC a fait valoir que l’article de M. Diallo contenait de nombreuses allégations non prouvées. Sous le poids de ces sanctions sévères, M. Diallo a été contraint de quitter la Guinée.
Les commissaires de la HAC, dont beaucoup étaient d’anciens responsables de la communication du RPG Arc-en-ciel ou des journalistes façonnés par la propagande d’État sous la présidence d’Ahmed Sékou Touré, semblent intolérants à l’égard des voix dissidentes. Ils considèrent souvent le journalisme comme un moyen de servir le régime et ciblent les médias qui enquêtent sur la corruption ou critiquent le gouvernement. Les journalistes et responsables de médias convoqués par la HAC rapportent être privés de la possibilité de présenter pleinement leur défense et accusent la HAC d’imposer des sanctions unilatérales et disproportionnées.
D’autres exemples viennent illustrer cette tendance répressive. Le 11 septembre 2023, Abdoul Latif Diallo a été suspendu pour un mois pour avoir prétendument manqué à son obligation de recouper les informations, à la suite d’une plainte du bâtonnier de l’Ordre des avocats de Guinée. Deux jours plus tard, le 13 septembre 2023, Abdoulaye Boukary Barry, de Sabari FM, a fait l’objet d’une suspension similaire après avoir été accusé d’avoir formulé des allégations non étayées contre le président de l’Union des pharmaciens de Guinée. Le 16 septembre 2022, N’Faly Guilavogui, directeur général adjoint d’Evasion Média, a été suspendu pendant dix jours pour avoir prétendument enfreint les règles de déontologie journalistique en diffusant un communiqué de presse controversé.
Le 23 septembre 2022, les animateurs de l’émission « Africa 2015 » sur Radio Nostalgie Guinée, Mamadou Maté Bah, Minkailou Barry et Kalil Camara, ont été interdits d’antenne pendant un mois pour avoir prétendument enfreint les règles de déontologie journalistique et et donné la parole à des militants de l’opposition. Une autre mesure particulièrement sévère a été prise les 6 et 9 décembre 2023, lorsque la HAC a autorisé le retrait des chaînes de télévision Djoma, Evasion et Espace des principaux bouquets de télévision payante, invoquant des préoccupations liées à la « sécurité nationale », sans en informer au préalable les médias concernés.
Bien que certaines sanctions puissent être justifiées et appropriées, la HAC doit se considérer comme investie d’un rôle plus large que celui consistant à contribuer à réprimer les médias. Elle a également la responsabilité de défendre les médias contre la répression. Sa propre régulation autoritaire des médias et son silence complice face aux nombreuses atteintes à la liberté de la presse en Guinée sont particulièrement préoccupants.
La liberté de la presse est une pierre angulaire de la démocratie et les journalistes doivent pouvoir exercer leur métier sans craindre de représailles. À cet égard, la MFWA appelle à une réévaluation immédiate du rôle et des actions de la HAC. L’autorité de régulation doit passer du statut d’entité répressive à celui d’un véritable organisme de régulation qui soutient les médias et défend les principes de la liberté de la presse et de la liberté d’expression.

